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Idées
Repenser l’inégalité
Amartya Sen, trad. de l’anglais par P. Chemla, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L’histoire immédiate », 281 p., 2000.

On ne présente plus aujourd’hui Amartya Sen. Sa contribution au développement et à la diffusion de l’économie normative est d’une portée telle qu’elle suscite des discussions bien au-delà du champ de la spécialité dans laquelle il s’est tout d’abord affirmé et qui lui valut, en 1998, pour ses travaux sur l’économie du bien-être,un prix Nobel d’économie. Dans Repenser l’inégalité - qui fut le second ouvrage de Sen à être traduit en français après Éthique et économie (PUF, 1993) - l’économiste reprend la question de l’égalité, pour nous inviter à repenser dans toute sa complexité les exigences qui la traversent.

La première exigence qu’une telle question nous impose est de réaliser que le débat portant sur la justice sociale ne met pas aux prises adversaires et partisans de l’égalité. Les orientations dominantes qui structurent le champ de l’éthique des arrangements sociaux sont toutes, chacune à leur manière et à des degrés divers, égalitaristes. Ce qui les distingue, ce n’est donc pas tant l’égalité que ce par rapport à quoi elles la pensent. Sen propose de confronter en premier lieu ces positions, en s’appuyant sur l’examen du cadre à partir duquel se trouvent déterminées les diverses types de demandes d’égalité. Ayant formulé les conditions dans lesquelles nous devons en venir à nous interroger sur le contenu de la notion d’égalité (« Égalité de quoi ? ») - en un geste théorique ouvrant considérablement le champ de la pensée économique -, Amartya Sen nous propose de classer les différentes théories éthiques de l’organisation sociale. A un niveau plus pratique, il examine ensuite les cas de conflits possibles entre différentes demandes d’égalité liées à l’irréductible pluralité interne des communautés humaines. Ces conflits sont d’une nature telle, selon Sen, qu’ils peuvent nous amener à être moins égalitaristes dans certains domaines afin de pouvoir l’être davantage dans d’autres.

Cet ouvrage est crucial, tant d’un point de vue économique, que d’un point de vue politique et éthique. Il annonce très nettement les ouvrages à venir de Sen sur la relation entre développement et liberté et met en place l’arrière-plan méthodologique et philosophique de sa pensée. Le dialogue avec la théorie de la justice de John Rawls s’y poursuit, notamment à travers une analyse du principe rawlsien de différence, fondée sur la notion de capabilité (ce par quoi il entend grosso modo un mode de fonctionnement ou un état auquel un individu a effectivement la possibilité d’accéder). L’approche en termes de capabilités de la question sociale (et non en termes de niveau de revenus ou de consommation) doit, selon l’auteur, permettre une évaluation du bien-être des individus à partir de ses éléments constitutifs, ainsi qu’une appréciation de la liberté qui corresponde à la possibilité effective que possède un individu de choisir parmi un ensemble d’options, celles qui lui permettront d’accroître son bien-être, en fonction de la représentation qu’il en a.