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Idées
Qui est riche, qui est pauvre ?

Riches, nous ? Jamais ! » Avec 6 000 euros de revenus à la fin du mois, la famille Lambert n’a pas l’impression de vivre dans l’opulence. Surtout une fois versées les mensualités de la maison et de la voiture. Son train de vie n’a rien à voir avec les stars du football, de la chanson ou de l’entreprise, qui cumulent à chaque fin de mois dix voire vingt années de Smic. Pourtant, les Lambert appartiennent aux 10 % des ménages les plus aisés. Riches ou pas, en tout cas, leur niveau de vie se situe bien au-delà de celui d’une famille de la classe moyenne.

Si les Lambert ne se sentent pas si riches que cela, c’est qu’un vaste brouillard règne sur les revenus en France. Les inégalités y sont moins fortes qu’aux Etats-Unis, mais la transparence bien moins grande. Tout d’abord, on minimise l’étendue de la pauvreté. Pas de la grande exclusion : chaque hiver apporte son lot de reportages sur les SDF et les Restos du coeur. Mais, derrière cette misère extrême, se cache une pauvreté endémique beaucoup plus large. On comptait 3,3 millions d’allocataires d’un minimum social (RMI, minimum vieillesse, etc.) à la fin 2002. Depuis, leur nombre a encore augmenté. Ainsi, entre mars 2003 et mars 2004, le nombre de RMIstes a progressé de 9 %. Et ces personnes ne vivent pas seules. Selon le ministère de l’Emploi, environ six millions de personnes doivent vivre aujourd’hui avec des minima sociaux, enfants et conjoints compris. Un Français sur dix.

Les pauvres du XXIe siècle ont cependant peu à voir avec les miséreux du XIXe. Leur train de vie ne se limite heureusement pas aux 400 euros assurés par des minima sociaux parmi les plus chiches d’Europe. Allocations pour les enfants, pour le logement (quand elle n’est pas déduite du minimum, comme dans le cas du RMI), aides locales, logements sociaux... : autant d’éléments qui permettent de survivre relativement dignement, notamment en ayant un logement. Mais en étant exclu de tout accès aux plaisirs offerts par la société de consommation : 30 % des familles n’ont pas les moyens de se payer une semaine de congés en dehors de chez elles chaque année (1)

Le grand écart

Les « Français moyens », quant à eux, ne se reconnaissent guère dans la façon dont la presse ou la publicité mettent en scène la famille type : maison spacieuse, jardin et monospace... La moitié des ménages vit avec moins de 1 800 euros par mois (environ 12 000 francs). De quoi, par exemple, se permettre des loyers de l’ordre de 500 à 600 euros au grand maximum. S’il est devenu impensable pour les plus démunis de payer un loyer sans aide dans le secteur privé des grandes villes, les catégories moyennes ont également de plus en plus de mal à accéder au logement auquel elles aspirent.

Si l’on considère comme appartenant aux classes moyennes ceux qui se situent entre les 30 % les moins bien lotis et les 30 % les plus aisés, on dénombre dix millions de ménages dans ce cas. Leurs revenus s’échelonnent entre 1 200 et 2 400 euros environ par mois. Pas de quoi se plaindre, mais pas non plus de quoi faire des folies, surtout quand on a peur de perdre son emploi : faute de statut protégé, une partie de cette population vit dans la crainte d’une dégringolade sociale.

Pourquoi, alors, les Lambert n’ont-ils pas le sentiment d’être riches ? D’abord à cause du faible brassage social : les milieux se mélangent peu ; du coup, il devient difficile d’apprécier son niveau de vie relatif. Ensuite, parce qu’au sein du club des 10 % les plus aisés, les situations varient considérablement. Comme le note l’économiste Thomas Piketty, « le décile supérieur de la hiérarchie des revenus est un monde en soi : il comprend aussi bien des foyers dont le revenu est à peine plus de deux fois plus élevé que le revenu moyen de la population et des foyers disposant de ressources plusieurs dizaines de fois supérieures. Cela explique sans doute pourquoi tous ces “hauts” revenus ne sont souvent pas considérés comme tels » (2).

Si le smicard et le cadre supérieur ont chacun une télévision, une voiture et une paire de jeans, ils vivent dans des conditions très différentes. Pourtant, l’analyse prédominante de la société française est celle d’un vaste ensemble « moyen », à la consommation et au mode de vie homogènes, et de deux franges réduites, les exclus d’un côté et un petit nombre de très riches de l’autre (3). Le problème est qu’au nom de cette vision, les politiques publiques offrent des cadeaux fiscaux à des catégories qui sans être « super riches » n’en ont pas besoin. En même temps, elles oublient des populations en difficulté, qui sans vivre dans la grande pauvreté ont du mal à joindre les deux bouts.

Louis Maurin

Cet article est extrait du magazine Alternatives Economiques n°228, septembre 2004

(1) « Indicateurs de niveau de vie », Insee résultats n° 2, coll. Société, janvier 2002. (2) Les hauts revenus en France au XXe siècle, par Thomas Piketty, éd. Grasset, 2001. (3) Voir « Portrait social des classes moyennes », informations sociales n° 106, 2003.