Alain Bihr et Roland Pfefferkorn, Paris, Éd. Syros, coll. « Alternatives Économiques », 1999
Que l’on partage ou non les thèses des auteurs, l’ouvrage militant d’Alain Bihr et Roland Pfefferkorn est incontournable. Tout simplement parce qu’il n’a aucun concurrent en France : ce livre, porté par « la volonté de lutter contre la persistance et a fortiori l’aggravation des processus générateurs d’inégalités et de hiérarchies sociales », est à l’heure actuelle le seul à proposer un tour d’horizon des inégalités sociales, analyses et données à l’appui. Emploi, revenus, éducation, santé, logement, utilisation du temps, de très nombreux champs sont passés en revue. Si l’on peut regretter que les auteurs ne traitent que des inégalités sociales, il faut en même temps souligner que leur travail mérite d’être salué à la hauteur de la difficulté, compte tenu des lacunes de l’appareil statistique français (ce qui explique aussi, sans que le reproche puisse en être adressé aux auteurs, que certaines données soient aujourd’hui un peu datées).
Nous connaissons les inégalités face au chômage et la précarité, les disparités de revenu ou de réussite scolaire. Les auteurs ouvrent toutefois d’autres pistes, moins souvent évoquées, mais tout aussi significatives. Et de rappeler, par exemple, que selon les enquêtes du Ministère de la Culture sur les pratiques culturelles, 10 % des ouvriers possèdent plus de 200 livres contre 56 % des cadres. De cet accès inégal au livre, de la mise en avant d’une culture de l’image - alors que c’est bien la proximité au texte qui forge la distinction dans nos sociétés - découle une bonne partie du processus de reproduction des sociétés modernes. Les conclusions des auteurs sont offensives. Pour réduire les inégalités, il propose notamment d’accentuer la réduction du temps de travail (ils jugeaient les 35 heures trop timides), et de financer celle-ci de façon différentielle suivant les revenus. Au-delà, ils appellent de leurs vœux une réorganisation plus large du système de production « par la réorientation du procès social de production », qui, doit donner lieu à une abolition du marché remplacé par « le contrôle collectif des producteurs associés, abolissant par conséquent les bases matérielles et institutionnelles de la division de la société en classes ». La formule est bien connue et que l’on puisse encore la défendre en ces termes peut laisser perplexe. Une fois les leçons du communisme tirées, il reste cependant toujours à penser et à instaurer le système économique et politique dont on pourra attendre qu’il produise, dans le respect des libertés individuelles, moins d’inégalités et moins de domination.
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