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Thomas Piketty, Paris, Éd. La Découverte, coll. « Repères », 122 p., 1997.
Comment un même principe peut-il aboutir à des lectures opposées ? Une certaine forme de consensus existe en effet entre la droite et la gauche autour du principe rawlsien du « maximim » : si l’inégalité est due, au moins en partie, à des facteurs que les individus ne contrôlent pas, comme l’inégalité des dotations initiales ou la bonne fortune, la société doit maximiser des opportunités et des conditions de vie minimales, bref opérer une redistribution. La différence tient à la méthode de redistribution : « la gauche » prône une redistribution du pouvoir d’achat en faveur des salariés au travers de cotisations, notamment d’une « cotisation sociale généralisée » ; « la droite » défend de son côté une réduction d’impôts et une cure d’amaigrissement de l’Etat. Tout l’intérêt du livre de Thomas Piketty est de s’interroger en économiste sur la pertinence des moyens de redistribution mis en oeuvre. La question de l’inégalité sociale et de la redistribution a en effet été posée depuis la révolution industrielle en termes d’opposition entre capital et travail. Or, la répartition de la valeur est restée d’un tiers pour le capital et de deux tiers pour le travail depuis 1920 dans la plupart des pays industrialisés et n’a connu que des variations mineures. Piketty en conclut qu’aucune réelle redistribution du capital vers le travail n’a donc eu lieu, et que les cotisations patronales ont été répercutées sur les prix et les salaires aux dépens d’un réel partage des dépenses sociales entre capitalistes et travailleurs. Par ailleurs, la part du capital dans la valeur ajoutée est passée de 28% en France en 1981 à 39,5 % en 1995, alors que la part des profits est restée stable aux États-Unis et en Grande-Bretagne durant la même période. La baisse des salaires dans la valeur ajoutée est-elle en France une cause ou un symptôme des problèmes économiques ? Thomas Piketty penche pour la seconde hypothèse : les États-Unis ont créé plus de 25 % d’emplois pendant cette même période, augmentant d’autant leur masse salariale alors que celle-ci stagnait dans les pays où l’emploi stagnait aussi. Dès lors, la seule solution efficace pour répartir de façon plus juste la richesse ne peut résider que dans une taxation des revenus du capital. Mais le manque de coordination fiscale entre les pays de l’Union européenne comporte un risque : celui d’une fuite des investisseurs vers des pays plus accommodants. Piketty plaide à cet égard pour un « fédéralisme fiscal » qui permettrait de mettre en place une véritable politique de redistribution. Pourtant, le vrai enjeu des inégalités est-il là ? En d’autres termes, n’est-ce pas l’inégalité entre les revenus du travail qui est cruciale ? Les écarts entre les revenus n’ont fait que s’aggraver depuis les années soixante-dix, surtout dans les pays anglo-saxons. La question n’est donc plus de savoir s’il faut abolir la propriété privée du capital, taxer les profits ou redistribuer le patrimoine, affirme Piketty : « Les outils adaptés à l’inégalité des revenus du travail ont d’autres noms : taxations des hauts salaires et transferts fiscaux pour les bas salaires, politique d’éducation et de formation, salaire minimal, lutte contre la discrimination de la part des employeurs, grille de salaires, rôle des syndicats, etc. » Reste la question de savoir ce que sont réellement les outils les plus efficaces pour redistribuer les salaires. Piketty estime que la taxation des salaires élevés au profit des plus bas est la meilleure solution, et souligne au passage que les grandes redistributions fiscales sont rares à travers l’histoire. L’assurance-maladie en France constitue l’un de ces rares exemples. En revanche, le système des retraites, lieu de tous les affrontements, n’a de neutralité qu’apparente : chacun cotise proportionnellement à son revenu et touche ensuite une retraite elle-même proportionnelle. Or, rappelle Piketty, l’inégalité fondamentale face à la retraite est celle des espérances de vie : de ce point de vue, les ouvriers dont l’espérance de vie est la plus faible financent la retraite des cadres supérieurs.
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