Claude S. Fischer et al., Princeton, Princeton University Press, 318 p., 1996.
Alors que « The Bell Curve », publié en 1994 par Richard Herrenstein et Charles Murray, a connu une petite postérité en France (parfois grâce à des auteurs chez qui on ne l’attendait pas), la réponse collective des sociologues de l’université de Berkeley n’a eu presque aucun écho. C’est regrettable. Leur travail consiste en une réfutation des thèses d’un certain renouveau ultra-conservateur américain selon lesquelles l’intelligence serait héréditaire (et qu’il est par conséquent inutile de combattre les inégalités), et les différences raciales expliqueraient la réussite des individus.
Ce faisant, Claude S. Fischer et ses collègues montrent avec brio quels sont les fondements de l’essor des inégalités dans la société américaine. Rappelons qu’entre 1959 et 1989, le revenu des 20 % les plus aisés est passé de 30 à plus de 50 000 dollars par an (en dollars constants de 1989) quand celui des 20% les moins fortunés stagnait à moins de 5000 dollars.
Certains observateurs français sont parfois tentés d’évoquer une « culture », une « tradition » américaine, qui serait naturellement encline à accepter des niveaux plus élevés d’inégalité entre les individus, a l’opposé de ce qu’avait observé Tocqueville et de ce qui a longtemps constitué la morale d’une grande partie de la classe politique américaine : « La mesure de notre progrès n’est pas notre capacité à accroître la richesse de ceux qui ont beaucoup, mais de procurer assez à ceux qui ont peu », déclarait ainsi F. D Roosevelt en 1937.
Grâce à cet ouvrage, nous pouvons entrer dans le détail de cette boite noire culturelle et comprendre comment des éléments structurels, matériels et idéologiques ont contribué à la croissance des inégalités à partir des années 70 (avant l’arrivée de Ronald Reagan aux affaires). La thèse centrale est bien que ce sont les politiques publiques menées à partir de cette période qui ont ouvert la voie à cette accentuation des inégalités. De la régulation du marché du travail aux dépenses pour le système éducatif, en passant par les diminutions d’impôts, la présentation des auteurs est sans appel. Les inégalités sont belles et bien « façonnées » ou « dessinées », au nom du marché et d’une certaine représentation de la croissance économique, alors que, comme le montrent les auteurs, elles contribuent non seulement à l’instauration d’une société plus injuste, tout en ralentissant le progrès économique. Reste à comprendre comment les électeurs ont accepté une évolution nuisible pour la majorité d’entre-eux. Sans doute la dégradation structurelle du marché du travail (accompagnée par sa dérégulation) et l’abstention d’une part non négligeable de la population y est-elle pour beaucoup. Il faudrait à cela ajouter un travail idéologique auquel à participé « The Bell Curve » et contre lequel les moyens de résistance demeurent ténus, malgré les efforts des auteurs réunis autour de Claude S. Fischer.