Pierre Rosanvallon, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points », 223 p., 1995.
Quinze ans après La crise de l’Etat-Providence (1981), Pierre Rosanvallon revient en 1995 au chevet de la société assurancielle dans La nouvelle question sociale. Le nouveau diagnostic est sans appel : c’est le contrat social dans son ensemble qu’il s’agit de repenser, notamment au travers de la revendication d’un droit à l’insertion.
L’argumentation de Pierre Rosanvallon suppose d’abord une lecture critique tant de l’histoire de l’Etat-providence que de ses disfonctionnements. Dès le XVIIIe siècle, la notion même d’un système assuranciel destinée à réduire les aléas du destin social était accompagnée de la crainte d’une diminution des responsabilités individuelles. Pourtant la société assurancielle progressera, jusqu’à son point d’apogée avec la création de la sécurité sociale au lendemain de la seconde Guerre Mondiale : il s’agit alors de mutualiser des risques considérés comme imprévisibles et susceptibles de toucher n’importe quel individu. La crise de l’Etat-providence provient, au début des années quatre-vingt, d’une transformation de la perception du risque : la hausse du chômage, l’apparition de nouvelles formes de pauvreté et d’exclusion démontrent que le risque social ne peut plus désormais être conçu comme ponctuel et aléatoire. Or l’inefficacité du vieux système assuranciel est devenue patente face à des risques entraînant des situations de longue durée : les prestations sociales ne permettent plus de lutter efficacement contre le chômage et la précarité qui se sont accentués, sans compter l’évolution démographique qui fait évoluer négativement le rapport entre cotisants et bénéficiaires. L’individualisme s’exerce désormais aux dépens de la solidarité et engendre une société à deux vitesses : celles des actifs, et celle des chômeurs menacés par l’exclusion. L’une des grandes failles du système selon Rosanvallon réside dans la séparation entre l’économique et le social, dont il faudrait au contraire penser l’harmonisation, et qui entraîne la dissolution du contrat social. L’un des aspects les plus originaux de l’argumentation est sur ce point la reprise critique de la doctrine rawlsienne du « voile d’ignorance » permettant aux individus de pacifier leurs égoïsmes et d’entrer dans un système de coopération équitable en vue d’un avantage mutuel : selon Rosanvallon, la société contemporaine assiste au contraire à un véritable « déchirement du voile d’ignorance », notamment en raison des avancées scientifiques qui permettent une lecture prédictive du génome humain susceptible de remettre en cause l’opacité du social. Si l’on peut prévoir les risques, le système assuranciel fondé sur leur caractère aléatoire s’effondre. Repenser le contrat social est donc devenu une urgence.
Les solutions avancées par Rosanvallon, qui exigent toutes de l’Etat-providence qu’il sorte d’un rôle « passif » en se contentant de distribuer des indemnités au lieu de permettre réellement aux individus de s’insérer par une participation active, consistent alors à renforcer le lien civique, sur le mode d’une solidarité responsable, à valoriser un « droit au travail » contre un « droit au revenu », et à renforcer les mécanismes d’insertion. Ainsi le RMI peut-il ouvrir la voie à une nouvelle catégorie de droits sociaux associés à des obligations : celles pour le bénéficiaire de s’engager dans des actions d’insertion.