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Idées
Penser les inégalités
Par Louis Maurin, Observatoire des inégalités
Par Patrick Savidan, Paris IV et Observatoire des inégalités
Qu’est-ce qu’une inégalité au juste ? La chose n’est pas si facile à définir que cela. Toutes les pratiques sociales ne peuvent se hiérarchiser. Comment ainsi mesurer la différence de plaisir que procure une partie de boules et une « reprise » d’équitation ? Pour quelle raison devrait-on préférer Bach à Las Ketchup ?
La « vie bonne », comme disent les philosophes, n’est pas nécessairement celle du plus diplômé, ni forcément celle du mieux rémunéré. Si c’était le cas, les flux migratoires des pays pauvres vers les pays riches seraient nettement plus conséquents et, dans tous les pays, les inégalités auraient, depuis longtemps, déclenché des émeutes, que la force seule de la loi aurait du mal à contenir. L’histoire de nos sociétés ne se résume ainsi ni à la tension inégalitaire ni à la domination des uns sur les autres que l’on peut observer dans des secteurs déterminés de l’existence. La qualité du lien social est, par exemple, un élément central de la qualité de vie. Or ce genre de choses est difficilement objectivable, mesurable.
Encore ne faut-il pas aller trop vite en besogne. S’il paraît sans doute légitime d’en appeler à une approche plus « différenciée » de la question des inégalités, il ne faut pas cependant ignorer les risques dont est porteuse celle-ci. La démarche consistant à réinterpréter l’inégalité en termes de différence est l’outil de prédilection des individus privilégiés qui espèrent bien, par là même, conforter leur position sociale. Ce type de raisonnement peut ainsi être une manière de dire : « certes, vous n’êtes pas bien riches, mais, voyez-vous, l’argent ne fait pas le bonheur. Nos niveaux de revenus sont différents ; ils ne sont pas inégaux... ». De même, si les femmes sont « faites » pour élever les enfants... elles n’ont plus qu’à rester au foyer : nul besoin pour elles d’entreprendre des études avancées, nul besoin d’aspirer à des postes de responsabilité, nul besoin, autrement dit, pour elles, de souhaiter se réaliser ailleurs qu’au sein de leur foyer. On dira alors qu’il ne s’agit pas d’une situation d’inégalité, mais d’une simple prise en compte de la différence homme - femme. La transformation de l’inégalité en différence peut être un instrument de domination sociale. Toute la difficulté est donc de savoir penser, en termes de justice sociale, le rapport même de l’inégalité et de la différence, afin de toujours laisser aux individus la possibilité d’exercer leur autonomie, sans pour autant faire passer au second plan le problème éthique que posent les inégalités. L’inégalité, finalement c’est toujours une différence subie. Ne devrait donc pouvoir relever de la différence que l’état procédant d’un choix individuel informé et bien considéré. Bien entendu, cette première détermination est largement insuffisante. On imagine sans peine le grand nombre de différences subies qui nous caractérisent toutes et tous individuellement. Songeons à notre taille, à la couleur de notre peau, à notre identité sexuelle, voire ethnoculturelle. Ces différences, qui contribuent à nous définir en tant qu’individu singulier, ne relèvent manifestement pas d’un choix. En ce sens, nous pourrions dire d’elles que nous les subissons, qu’elles constituent par conséquent des inégalités et qu’il importe d’entreprendre de les corriger.
Il faut en réalité distinguer ce qui dans ces différences subies relève de la « nature » et ce qui relève d’un ordre artificiel, celui de la société. De ce point de vue, l’inégalité est une différence socialement produite que subit un individu ou un groupe d’individus. Ici résidera le cœur du problème : quelle est la part de la « nature » et du choix qui intervient dans cette « différence sociale subie » ? Comment articuler solidarité et responsabilité ? C’est finalement là-dessus que se jouent les révolutions et les réformes, que se font et de se défont les majorités gouvernementales.
Comment penser alors les inégalités ? Cette question en appelle deux : comment mesurer les inégalités, et préalablement, que désignons-nous, dans une société donnée, comme inégalité. A travers cette interrogation apparaît la dimension proprement éthique du problème. Ce que nous désignons comme inégalité renvoie à une certaine conception du « bien social ». Les inégalités pertinentes d’un point de vue éthique, sont celles relatives à des biens dont on estime qu’ils concourent directement ou indirectement au bien-être d’un individu. John Rawls parle à ce titre de « biens primaires ». Quels sont-ils ? Que voulons-nous qu’ils soient ? De nombreuses pratiques peuvent se classer sans trop de difficulté sur une échelle de valeurs : vivre dans une HLM bruyante est moins confortable que dans une maison individuelle. Et rares sont ceux qui préfèrent rester chez eux tout l’été plutôt que de se reposer dans leur résidence secondaire. En général, si un niveau élevé de revenu n’est pas une condition suffisante du bien-être, nous savons qu’un niveau insuffisant de revenu ne permet de vivre dignement et que le niveau culturel est un élément central dans la maîtrise de son destin personnel. Si, à un certain niveau de généralité, toutes ces pratiques se classent sans trop de difficultés, lesquelles, parmi elles, peuvent être ressaisies sous la catégorie de l’inégalité ? A partir de quelles pratiques et partir de quel état, définissons-nous ce que nous entendons par justice sociale ? Amartya Sen, l’économiste et philosophe, demandait il y a quelques années : égalité de quoi ? La question demeure, même lorsque nous la prenons par son autre extrémité : inégalités de quoi ?
On est en droit de se demander : pourquoi s’interroger ainsi ? N’est-ce pas le meilleur moyen de différer le temps de l’action ? Au XIXe siècle, Marx reprochait déjà aux philosophes de s’être beaucoup attachés à « comprendre le monde » et d’avoir, de ce fait, négliger de chercher à le « transformer ». Il écrivait cependant cela, avant de s’atteler lui-même à une tâche importante : « comprendre » les mécanismes de la reproduction du capital et le mystère de la production de la plus-value. Toutes proportions gardées, nous estimons que nous ne pouvons pas faire l’économie d’une réflexion approfondie sur le sens que nous donnons à des notions telles que celles d’ « injustice », d’« inégalités », de « différences », qu’il faut - à la lumière de cette réflexion - affiner les instruments de notre analyse sociale, préciser notre connaissance du social. En clarifiant les tenants et les aboutissants de ces questions (nombreuses mais convergentes), nous pourrons aborder plus efficacement les problèmes spécifiques que posent l’action publique et le rôle de l’État-providence. Parce que l’un des enjeux est bien de parvenir en même temps à une conception partagée du bien social, comprendre est en ce sens déjà agir.
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