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Idées
Les classes moyennes n’ont plus les moyens
Par Louis Maurin, Observatoire des inégalités

Pour aider les catégories aisées, il suffit de les re-baptiser « classes moyennes ». La technique est rodée, elle a d’ailleurs déjà été utilisée par la gauche, mais le projet de loi de finances 2005, qui sera adopté dans quelques jours, en offre une illustration magistrale. L’écart entre les discours et la pratique du gouvernement accroît les inégalités et ruine notre démocratie.

Les classes moyennes françaises souffrent. Elles sont loin de connaître les difficultés des six millions des personnes qui vivent de minima sociaux. Mais leur niveau de vie se situe à des années-lumière de ce qu’en montre la publicité : le pavillon spacieux, les vacances dans la résidence secondaire ou le « wifi » ne font pas partie de leur quotidien. En France, la moitié des ménages ont un revenu inférieur à 1 900 euros selon l’Insee et le revenu moyen des familles de deux enfants vaut environ 3 100 euros (hors revenus du patrimoine, faibles au bas de l’échelle...).

Plus qu’entre le bas et le milieu de l’échelle sociale, les inégalités s’accroissent aujourd’hui entre le milieu et les catégories aisées. Les classes moyennes, situées au-delà des conditions de ressources des allocations logement, sont frappées de plein fouet par la hausse du prix de l’immobilier. Leurs enfants peinent à égaler la situation de leurs parents, notamment parce que le système scolaire est conçu pour faire réussir les enfants de diplômés. Les salariés moyens du secteur privé sont hantés par la peur du chômage, qui peut à tout moment les faire tomber en bas de l’échelle. Cette situation alimente un vaste ressentiment qui touche bien plus que les catégories populaires.

Les classes moyennes, centrales dans la société française, ne sont pas celles auxquelles le gouvernement apporte de l’aide. Les mesures décidées par Nicolas Sarkozy sont destinées à des catégories aisées beaucoup plus étroites, déguisées pour l’occasion en « moyennes » (auxquelles certains commentateurs ajoutent l’adjectif « supérieures » pour s’y inclure). La baisse de l’impôt sur les successions ne profitera en rien au chef de rayon qui s’est acheté son pavillon à coups d’heures supplémentaires. Un patrimoine de 500 000 euros transmis à un conjoint et deux enfants peut facilement être exonéré de droits, du fait des abattements, mais aussi de la fiscalité généreuse des donations et de l’assurance vie... La baisse de l’impôt sur le revenu des employeurs de personnel domestique ne concernera que quelques dizaines de milliers de familles très aisées.

Qui est dupe de l’artifice ? Il y a quelques années, Laurent Fabius pensait que seules les baisses d’impôt pouvaient faire gagner la gauche : les élections lui ont montré que la politique était un art plus difficile que la communication. Pour le président de la République et la majorité, il y a là un message fort à retenir. Le retour du boomerang promet alors d’être violent en 2007, violence proportionnelle à l’écart qui existe entre les discours et les actes. Comment le nouveau président de l’UMP pourra-t-il dire vouloir « une France juste » sans attirer les sarcasmes ?

On aurait tort de s’en réjouir trop vite à gauche. Une minorité rêve d’un grand soir mais oublie de penser à la façon concrète de changer les choses. En même temps, il n’est pas certain que la gauche de gouvernement est capable de proposer une alternative au-delà d’un discours sur la discrimination, concept en vogue qui masque souvent le poids des inégalités sociales. Mais surtout, au-delà de la gauche, c’est tout l’édifice démocratique qui se délite. Comme le disait Jacques Chirac lors de son discours du 17 décembre 2003 : « La persistance, voire l’aggravation des inégalités (...) font mentir le principe d’égalité des chances et menacent de déchirer notre pacte républicain. » En menant une politique inverse à ses discours, il cause des dégâts bien plus profonds que les « affaires » ou autres scandales et, surtout, il prend le risque énorme de déchirer lui-même ce pacte.

Ce point de vue est paru dans Libération du 20 décembre 2004.


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